Under Hitchcock, Vila do Conde (Portugal), Solar Galeria de Arte cinemática

2007 7 juillet - 7 octobre

Vila do Conde, Solar Galeria de Arte cinemática



Exposition de groupe.
Avec Jean Breshand, Johan Grimonprez, Mathias Müller, Salla Tykkä.
Commissaires : Nuno Rodrigues et Silvia Guerra.






Solar
Galeria de Arte Cinemática
Rua do Lidador,
Vila do Conde, Portugal
www.curtasmetragens.pt/solar/index.php?menu=170&submenu=207&lang=en




Les trois installations rassemblées dans l’exposition Under Hitchcock développent entre elles des rapports étroits. Tout en constituant des unités indépendantes régies par des logiques qui leur sont propres, elles s’organisent en un vaste ensemble qui s’articule autour d’idées et de principes communs.

Ainsi, et parfois contre toute évidence, les installations sont présentées comme autant de portraits qui rendent hommage à de grandes figures féminines du panthéon hitchcockien (Madeleine dans Vertigo, Eve Kandall dans North by Northwest, Brenda et Babs dans Frenzy). En référence au destin de ces personnages, elles déclinent toutes le thème de la chute : mouvement descendant des bulles parfumées dans Portrait à l’écume au-dessus de l’escalier menant à la galerie Solar, basculement du bateau sous l’effet de la tempête dans Portrait aux hélices, dispersion des pommes de terre sous la balançoire dans Lovely Memories. Chacune engage des effets de flux qui impliquent de manière de plus en plus prononcée le visiteur au cours de sa visite : glissement des bulles et déplacements des corps d’un espace à l’autre dans la première, souffles des ventilateurs dans la deuxième, mouvement de la balançoire dans la troisième. Elles mettent enfin en place des dispositifs scénographiques comparables qui permettent d’opérer entre elles des lectures paradigmatiques et transversales : engagement d’un dialogue entre un extrait filmique et un motif démultiplié au sein de l’installation (bulles, ventilateurs, pommes de terre), effet de suspension dans l’espace consacré au portrait (que traduit l’emplacement de la machine à bulles dans le premier portrait, la disposition de certains ventilateurs dans le deuxième, la présence de la balançoire dans le dernier), engagement du corps du visiteur au coeur du dispositif dans un effet d’immersion.

L’organisation des installations dans l’espace de la galerie Solar impose surtout un ordre dans l’exploration des différents portraits qui repose sur une logique précise. Elle détermine un parcours au sein de l’exposition qui, au-delà du respect de la chronologie des œuvres hitchcockiennes sollicitées, instaure une continuité entre les différentes œuvres présentées.

Ainsi, certains motifs de La Naissance de Vénus de Sandro Botticelli qui sert de référence centrale au Portrait à l’écume trouvent une expression figurative au sein du second portrait, comme si ce dernier, malgré son absence au sein de l’exposition, avait fini par s’imposer dans l’esprit du visiteur. Les roses se répandant en pluie fine autour de la figure picturale ont en effet gagné le corsage d’Eva Marie Saint comme entassées dans la partie inférieure de l’image projetée au centre de l’installation. La mer emportant le coquillage servant d’embarcation à la déesse y fait régulièrement des apparitions pour tout envahir sur son passage. Le voile qui était tendu à la divinité a pris place sur le mât du navire en proie à la tempête. Les souffles des vents qui volaient autour de Vénus se sont échappés dans l’espace consacré à l’installation pour emporter les visiteurs dans leurs spires. Suivant la même logique d’explicitation, Vertigo semble avoir introduit dans Portrait aux hélices la figure de la spirale qui constituait le principal motif géométrique du film de 1957.

La menace du naufrage décrite dans le tableau de Turner qui fait des incursions répétitives dans le montage de Portrait aux hélices trouve de même dans la troisième installation une concrétisation évidente. L’image relayée sur le téléviseur qui semblait en attente d’une incarnation dans le Portrait à l’écume, puis offerte dans toute sa magnificence et sa complexité au regard des visiteurs dans Portrait aux hélices finit par sombrer dans Lovely Memories sous le tas de pommes de terre. Elle a pratiquement disparue, comme si elle avait happée par le sol à l’image des corps en proie à la chute dans Vertigo. Après avoir pris forme et trouvé un visage, la figure idéalisée (voire divinisée) qu’avait incarnée Eva Marie Saint le temps d’une halte au centre de l’exposition se dissout ainsi pour perdre ses contours. Disparaissant à l’image d’une Cendrillon au destin éphémère, elle ne subsiste que sous la forme résiduelle d’un escarpin qui, comme pouvait le faire l’écume dans la première installation de l’exposition, dénonce avec ironie son absence. Opérant une transition discrète avec Portrait aux hélices, il rappelle discrètement la chaussure au talon cassé qu’abandonne Eve Kandall (Eva Marie Saint) à la fin de North by Northwest au cours de sa fuite, avec Roger O. Thornhill (Cary Grant) sur les hauteurs du mont Rushmore avant de glisser à son tour dans le vide.

Au fil de l’exposition, Image et corps suivent ainsi des parcours parallèles. Engendrement, matérialisation et évanouissement rythment à leur manière le fil de la visite, à l’instar d’une vanité soumise à un déchiffrement progressif ou d’un piège qui révélerait peu à peu ses mécanismes. Tout d’abord ténue et à peine sensible, la menace de la disparition trouve une concrétisation lisible. Elle s’expose à travers des effets de révélation ou d’explicitation, qui, tout en invitant la pensée du visiteur à refluer sans cesse, à l’image des mouvements de flux présents dans les différentes installations, voire à reconsidérer rétroactivement les sensations éprouvées pendant son parcours, suivent une logique propre à la filmographie d’Alfred Hitchcock où toute nouvelle œuvre dévoile une partie des rouages de celle qui la précède.

Cette prise en compte globale des installations rassemblées permet de mieux cerner le sentiment de panique d’Eva Marie Saint au cœur de la scénographie. Si dans l’exposition Portraits olfactifs montrée en février 2006 à Paris, à la Galerie la Ferronnerie, le regard du personnage se portait alternativement sur celui de Vera Miles dans Portrait au bouquet de violettes et sur le corps en proie au sommeil de Grace Kelly dans Portrait au narcisse, il considère désormais à la galerie Solar les vacuités que représentent les moments de sa matérialisation et son effacement. Ainsi, là où il avait essentiellement pour fonction d’opérer en 2006 une transition entre les différentes installations rassemblées dans l’exposition, il revêt désormais une dimension métaphysique.

Tout en insufflant paradoxalement la tempête dans un processus d’ambivalence caractéristique des œuvres d’Alfred Hitchcock, l’affolement des ventilateurs marque ainsi dans Portrait à l’hélice une sorte de résistance à la noyade, une dynamique qui tenterait d’écarter le péril des flots, comme Yahvé l’avait fait pour sauver Moïse. Mais contrairement à l’épisode du Nouveau testament, l’angoisse sort visiblement triomphante de cette lutte inégale comme le souligne l’immersion régulière du visage d’Eva Marie Saint dans le montage, saisie à l’image d’un spectateur qui devant, un film du maître, ne parviendrait pas à contrôler l’épanchement de ses émotions.

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