Circulations

2008


Québec, Manif d’Art 4


Installation vidéo pour six vidéoprojecteurs ou cinq téléviseurs et un vidéoprojecteur, deux ventilateurs et une estrade.
5 montages vidéo de 21 mn 53 chacun et 1 montage vidéo de 30 minutes.






Cinq montages constitués d’extraits de North by Northwest sont présentés sur cinq téléviseurs disposés en trois colonnes devant une estrade où sont projetés par intermittence différents détails d’une composition de Turner intitulée Tempête de neige : Vapeur au large d’un port faisant des signaux vers la côte et avançant à la sonde en eau peu profonde (1842).

La construction circulaire du tableau, le souffle de la tempête qui en constitue le sujet, les échanges de flux et de matières que cette dernière entraîne apparaissent comme autant d’éléments déclinés au sein des montages exposés. La composition de la toile se répercute dans celle des plans montrés sur les écrans et dans la nature des échanges que l’organisation des téléviseurs dans l’espace crée entre les images diffusées.

Au cours des dix dernières années, l’utilisation d’internet et de la webcam ont sensiblement modifié les rituels et les rythmes de séduction. Par l’intermédiaire de l’ordinateur et des sites de rencontres qui ont rendu quelque peu obsolètes agences matrimoniales et revues de petites annonces, des romances sentimentales ont pu s’initier non seulement en remettant en cause tout effet de distance géographique mais également dans des rapports d’accessibilité à l’autre et de simultanéité des échanges totalement inédits.

Par simple effet de redéploiement des plans d’une des œuvres les plus célèbres d’Alfred Hitchcock, Circulations pointe et commente les bouleversements consécutifs à ces progrès technologiques. Relégués chacun dans l’un des cinq écrans qui accueillent les images de North by Northwest, Roger O. Thornhill et Eve Kendall sont assimilés au centre de l’installation à des internautes enfermés dans leurs espaces privés respectifs. Bien que séparés physiquement, ils peuvent communiquer entre eux à travers des échanges de gestes et de regards en observant un rapport d’apparition alternée conforme à la logique de prise de parole sur les chats.

Malgré la déchirure dans le couple que crée artificiellement Circulations en séparant les protagonistes l’un de l’autre, un rapport de séduction se met progressivement en place dont la teneur et les inflexions se trouvent explicitées sur les trois écrans périphériques du dispositif scénographique. Migrant en marge de l’installation, des motifs figuratifs préalablement associés aux personnages sur les deux écrans centraux témoignent des émotions et des sentiments suscités par la rencontre. C’est ainsi que le souffle d’Eve déplace latéralement la flamme d’une allumette pour provoquer l’explosion d’un avion en plein vol en référence à l’embrasement que le dialogue entraîne chez Roger ou que la fumée exhalée d’une cigarette enfume un paysage pour suggérer la perte de repères qu’opère la rencontre.

En montrant la déclinaison de ses motifs et en en rassemblant simultanément les différentes occurrences là où Alfred Hitchcock les distille dans la durée, l’installation ne se contente pas de relever la logique d’organisation de l’œuvre filmique et de la mettre en perspective à travers le rapport qu’elle engage avec la composition de Turner, élément central autour duquel irradie l’ensemble du projet. En redistribuant les images d’une des rencontres les plus mythiques de l’Histoire du cinéma, Circulations suggère comment elle pourrait s’opérer dans un cadre plus contemporain et les conséquences sur le destin des protagonistes que ce changement de contexte ne manquerait d’opérer.

La fracture que l’installation initie bouleverse en effet sensiblement les données spatio-temporelles du récit hitchcockien. Malgré le choix de présenter la plupart des images au ralenti, en référence à une certaine suspension du Temps initiée au cours de l’échange, le dispositif crée paradoxalement un effet d’accélération dans le rapport amoureux qui reflète celui des rythmes actuels de vie et la fragilité que ses mouvements toujours plus prononcés d’ouverture ne manquent pas de créer au niveau des couples.

L’intervention du tableau de Turner au sein du dispositif commente non sans ironie cette dérive. Une véritable tempête dans un verre d’eau semble avoir été provoquée sans que ne s’ouvre pour autant de perspective d’avenir. Au gré des images brassées par les cinq montages, entreprises de séduction, projections érotiques de l’étreinte et errements sentimentaux se télescopent dans la dynamique d’une exaltation, certes visiblement manifeste, mais comme tend à le signifier aussi le sujet de la composition de Turner, menant probablement les intervenants à l’échec.

Imaginée en 2003 dans le cadre de la série des Suites hitchcockiennes, l’installation a été présentée pour la première fois en 2008. Elle ne s’inscrit pas moins dans la logique d’œuvres conçues pour d’autres expositions et présentées pour la première fois au public en 2006 telles que Portrait à l’hélice (de la série Essences de l’Image/Portraits olfactifs qui confronte un autre plan du film d’Alfred Hitchcock à un autre tableau de Turner intitulé Le Naufrage) et Italian Stop (qui engage un dialogue entre d’autres plans de North by Northwest et ceux de Viaggio in Italia de Robert Rossellini). Au-delà de leurs enjeux esthétiques, ces installations engageaient d’autres réflexions sociologiques sur le couple et interrogeaient pareillement son devenir.



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