Sidewalk

2011


Péronne, Historial de la Grande Guerre




Installation vidéo pour vidéo-projecteur, socle et perles de verre.
1 boucle vidéo de 43 mn 51.






Un très gros plan du visage de Gene Tierney dans When the Sidewalk ends, monté au ralenti et interrompu régulièrement par de petites coupures semblables à des décharges électriques, est projeté sur le sol de l’espace d’exposition. L’inclinaison du faisceau de projection provoque des effets prononcés d’étirement de l’image qui déforment la tête de l’actrice, montrée les yeux clos tout le long de l’extrait. Des billes de verre ont été disposées sur le sol, dans la surface de projection.

Tout d’abord non identifiables en raison du trajet imposé au public au sein de l’exposition, le visage de Gene Tierney se révèle au fil du parcours. Objet d’un dévoilement progressif directement lié à l’évolution du visiteur devant l’image, il mue et se transforme en fonction du point de vue qui lui est porté. Ce caractère anamorphique (et en conséquent polymorphe) et l’importance que revêt le positionnement du visiteur dans la perception du montage mettent à la fois en avant un phénomène d’empathie avec la figure représentée sur le sol (en raison de la variété des points de vue dont elle est susceptible de faire l’objet), et une certaine difficulté à comprendre ce qui se cache derrière son masque.

Malléable, la tête de Gene Tierney fait l’objet de déformations optiques qui peuvent être interprétées comme des contorsions liées au trouble ressenti par le personnage ou par l’actrice qui l’incarne. L’installation souligne en ce sens les implications physiques ou psychologiques d’une peine ressentie qu’induit la présence des billes de verre sur le sol, figurant autant de larmes.

C’est ainsi que tout en s’affranchissant du modèle de la Femme en pleurs de Pablo Picasso, l’installation en récupère et en détourne le sujet. Obstruant la projection à l’image des verres et des carafes dans Xy³ – Nu à la vitrine, les billes sur le sol proposent des références aux larmes-diamants de La Belle et la Bête de Jean Cocteau et à celles d’une célèbre photographie de Man Ray intitulée Larmes (1933) – soit autant d’allusions qui permettent à l’installation de se rapproprier l’héritage surréaliste.

On pourra toutefois également interpréter l’interruption fréquente du montage par des microcoupures – introduisant de très brèves plages de blanc ou orchestrant des effets de saute dans la continuité narrative – comme une allusion à la série d’électrochocs qui furent infligés à l’actrice au cours de ses internements en clinique psychiatrique, ainsi qu’à l’effacement des souvenirs que ce traitement entraîna dans l’écheveau de sa mémoire. Cette référence biographique impose ainsi au sein de l’installation un écartelage entre l’image publique de l’artiste (magnifiée dans l’extrait de film projeté sur le sol) et son existence hors de la lumière des projecteurs.

Dans une sorte de superposition temporelle d’un ordre comparable à celui que mettent en place les surimpressions des extraits de Laura dans Rain / Pain et Split, sphère publiques et privées se voient ainsi plaquées l’une sur l’autre, brusquement confondues. Ce brouillage (qui peut rappeler celui que met en place l’installation Dragon’s Kiss) impose le titre du film d’Otto Preminger, When the Sidewalk ends comme une étrange présage annonçant à la fois les troubles mentaux de Gene Tierney et l’interruption brutale que ses traitements entraînèrent dans la carrière fulgurante de l’actrice, sorte d’étoile filante sur la chaussée de Hollywood Boulevard (à laquelle renvoie la répartition des billes de verre sur le sol, brillant comme autant d’astres d’une lointaine constellation).

La projection du visage sur le sol se réfère également à la tentative de suicide qui introduit le récit des mémoires de l’interprète de Laura. Gene Tierney y relate comment elle pensa, entre deux internements, se jeter du haut du quatorzième étage d’un immeuble new yorkais où elle résidait au cours de cette période. Le titre du chapitre où est relaté l’incident, Vue plongeante, programme à sa façon le dispositif scénographique de l’installation. Il matérialise tristement cette intention.

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