Portrait à l'écume

2007


Vendôme, Chapelle St Jacques




Installation vidéo pour un ou deux vidéoprojecteurs ou un/deux téléviseurs avec machine(s) à bulles.
2 montages vidéo de 5 mn 27 et 7 mn 57 présentés alternativement ou séparément.






Consacré au personnage de Madeleine dans Vertigo, Portrait à l’écume se déploie dans deux espaces contigus. Dans le premier, en extérieur, une machine à bulles à été disposée dans l’encadrement d’une fenêtre de manière à projeter par intermittence dans le ciel des gerbes de bulles de savon auquel un spot donne une coloration légèrement rosée. Dans un second espace, intérieur et plus en retrait, est présentée la projection d’un montage rassemblant plusieurs extraits de Vertigo.

Dans le prolongement de certains principes développés pour le portrait de Mrs. Bates dans l’installation Portrait au bouquet de violettes, autre installation de la série des portraits olfactifs, le portrait de Madeleine ne transite pas par une représentation directe de l’actrice qui l’incarne. Les bulles de savon travaillent en effet l’idée d’une désincarnation du personnage qui exclut, dans cette première partie de l’œuvre, recours à toute image du film. Conformément au statut que lui confère Alfred Hitchcock dans Vertigo, Madeleine est assimilée à une enveloppe vide. Elle est comparée à une surface transparente susceptible à chaque instant de disparaître.

Au même titre que la couleur rosée baignant le décor, les bulles proposent également la matérialisation d’un sillage olfactif. Tout en suggérant le passage du personnage sur les lieux, ils en dénoncent nostalgiquement l’absence. Madeleine apparaît à la fois comme un fantôme et une créature inaccessible, un objet de désir sophistiqué et rayonnant que l’extrême fragilité des bulles expose comme impossible à retenir.

Cette représentation, qui ne trouve pas de correspondance explicite dans le film, trouve sa source dans une référence qu’y introduit le cinéaste. A plusieurs reprises, et notamment dans la séquence qui expose sa première apparition dans Vertigo, Madeleine est en effet assimilée à la figure centrale de La Naissance de Vénus de Sandro Botticelli. Tout en suggérant le trouble qu’il suscite dans son entourage et le désir qu’il contribue à engendrer, cette référence picturale permet à Alfred Hitchcock de signifier l’existence et la composition d’un parfum que porterait son personnage ; se répandant autour de la déesse, une pluie de roses induit en effet dans le tableau un charme olfactif que la figuration d’autres roses viendra relayer autour de Madeleine dans la suite du film, notamment à travers l’intervention répétitive d’un petit bouquet accompagnant ses déplacements.

A travers leur déploiement dans le ciel de Vila do Conde où fut présentée pour la première fois l’installation en 2007, les bulles de savon viennent ainsi relayer la pluie de fleurs dans la composition picturale. Elles concrétisent également l’écume qui, selon la mythologie grecque et romaine, donna naissance à Vénus comme le rappelle le décor marin qui sert de cadre à la toile de Botticelli.

Les bulles se font également l’expression d’un désir. Bulles d’un champagne rosé légèrement enivrant ou plus prosaïquement eau venant à la bouche d’un observateur dont les papilles seraient sollicitées, elles soulignent la dimension sensuelle du personnage et le vertige des sens qu’il permet d’engendrer.

Présenté dans un espace plus en retrait, le montage vidéo s’attarde quant à lui sur de nombreux décors du film que l’intervention de fondus au noir permet de regrouper par unités de lieu (musée de la légion d’honneur, hôtel McKittrick, appartement de Scottie, mission San Juan Bautista, etc). Bien que ceux-ci apparaissent au premier regard exempts de toute présence humaine, ils ne sont pas moins animés par des mouvements et des apparitions fantomatiques qui imposent, dès qu’en prend conscience le regard du visiteur, leur rythme lancinant à la projection (effets d’ombres et de lumière glissant sur le sol, frémissements de feuillages se déployant au cœur de la représentation, déplacement de véhicules dans la profondeur du décor, flux marins à l’arrière plan, battements furtifs de portes et de portières, crépitements de flammes dans une cheminée, taches colorées migrant dans le cadre).

Malgré l’absence figurative des personnages et plus précisément de Madeleine, évoquée tout au plus dans certains plans par le passage d’un pied ou d’une épaule mais demeurant non identifiable en tant que telle, chacun des décors peut constituer pour les souvenirs du spectateur un point d’ancrage. Aidé par le rythme des plans et l’ordre de succession des décors respectant plus ou moins étroitement dans le montage le déroulement du récit de Vertigo, le visiteur peut convoquer à l’envi la mémoire du film, comme le ferait un musicien devant une portée musicale.

Autre manifestation du vide, les trouées qu’instaurent régulièrement dans le montage les fondus au noir trouvent au sein des plans certaines résonances figuratives qui tendent à en prolonger ou en préfigurer l’intervention. Au fil de la projection, l’obscurité contamine l’image au point de la rogner dangereusement. Elle vient même, dans le dernier plan du montage, en effacer complètement les motifs. Pénétrante, elle s’inscrit en contraste avec l’évocation lumineuse des bulles de savon diffusées à l’extérieur de la galerie.

S’ils soulignent pour certains visiteurs les déficiences d’une mémoire lacunaire de l’œuvre, ces vacuités qu’accuse dans chaque plan la représentation permettent également pour d’autres que les souvenirs surgissent en retour, comme des appels d’air qui inviteraient les images du film et les émotions qui lui sont liées à prendre forme, à s’incarner à l’instar de chacune des bulles de savon. Le vide appelle en effet un comblement. Les décors égrainés proposent autant d’enveloppes qui permettent d’accueillir les spectres de l’œuvre, de convoquer le registre de sensations qu’elle a provoqué chez chacun de ses spectateurs.

Comme dans un studio déserté, le spectateur peut gagner le décor du film et y inscrire son image en s’interposant devant le projecteur.

Ombres fuyantes, flux discrets, motifs migrants et fantomatiques : la représentation de chacun des plans enchaînés ne sous-tend pas moins l’idée d’une intervention de Madeleine. Malgré l’absence figurative de celle-ci, son passage au sein du cadre apparaît discrètement signifié comme le ferait un parfum discret laissé dans son sillage.

L’intervention des bulles, qui participe, comme il a été vu, de la même métaphore olfactive, se contente ainsi de déplacer en extérieur cette proposition. Constituant les marques de la même fragrance, elles déploient l’effet dans un autre paysage – plus composite et constitué de plusieurs éléments similaires à ceux montrés dans le montage (à l’extérieur de la galerie on peut apercevoir un jardin où poussent des roses, une église, des escaliers, sentir les embruns, entendre le bruit d’un clocher) – qu’est amené à investir le visiteur plus corporellement. Espaces du présent et du passé, du réel et de la fiction se télescopent pour marquer l’emprise des émotions et la force des souvenirs.

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